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Carole-Anne Gillis est la seule experte québécoise de cette algue envahissante

Didymo, l'indésirable visiteuse des rivières de Gaspésie
13 novembre 2012 // par Sophie Gall

Didymo : on dirait un petit nom mignon pour un jouet, un personnage de dessin animé dont tous les enfants seraient dingues. Un Pokémon nouveau genre. Mais non. Didymo est plutôt le diminutif de Didymosphenia geminata, l’appellation latine d’une algue qui a une fâcheuse tendance à proliférer dans les rivières du Québec. Didymo : c’était le mot  rédigé sur le bocal qui trônait sur le bureau d’un professeur de Carole-Anne Gillis, en 2006, lorsqu’elle a commencé son baccalauréat en biologie à l’Université du Québec à Rimouski. Dans le récipient en question flottait la fameuse algue. « Sur l’étiquette, c’était aussi écrit “ Matapédia ”. Je me suis dit : “ Ça, c’est dans ma rivière! ” », se souvient la Gaspésienne de 26 ans. Depuis, Carole-Anne n’a pas lâché le morceau, devenant la seule experte québécoise de l’algue Didymo, dont la présence dans nos cours d’eau n’est pas sans conséquence sur le monde animal et les activités humaines. Histoire d’une passion qui a commencé au fond d’un pot Mason.

 

Au Canada, l’algue Didymo se trouve fréquemment sur la côte ouest depuis plusieurs années. Au Québec, elle n’est apparue qu’en 2006, envahissant férocement la rivière Matapédia. Le tapis alors formé était d’une épaisseur allant jusqu’à 20 cm. Actuellement, le tapis moyen observé au Québec est de 2 cm d’épaisseur. Depuis 2006, l’algue a été repérée à plusieurs endroits, principalement en Gaspésie, au Nouveau-Brunswick et un peu dans le Bas-Saint-Laurent , mais en moindre quantité. Bien que Didymo soit présente ailleurs dans le monde – en Nouvelle-Zélande, particulièrement –, on connaît relativement peu de choses de cette diatomée (famille d'algues) et des impacts qu’elle peut avoir sur l’environnement aquatique dans lequel elle se développe. Cette méconnaissance, Carole-Anne Gillis l’a constatée en 2006, lorsque les médias du Québec se sont intéressés à l’algue en déformant bien des réalités. Certaines coupures de journaux incohérentes sur le plan scientifique ont certainement motivé la jeune femme à se lancer dans des recherches. « Il y avait une urgence d’acquérir de l’information, il fallait savoir à quoi s’en tenir, explique-t-elle. C’est une nouvelle problématique, et on ne peut ni minimiser ni accentuer les impacts parce qu’on ne sait pas. » L’experte s’est montrée d’autant plus intéressée à creuser la question que dans son coin de pays, l’économie dépend de la rivière, et que « depuis 2006, il y a une angoisse liée à cette méconnaissance ».

 

La beauté est dans les yeux de celui qui regarde

Carole-Anne est candidate au doctorat en sciences de l’eau sous la direction du professeur Normand Bergeron, du Centre Eau Terre Environnement de l’INRS, à Québec. Son codirecteur de thèse est nul autre que Max. L. Bothwell, l’expert de l’algue Didymo dans l’Ouest canadien. Quand on écoute Carole-Anne décrire l’algue qui fait l’objet de ses recherches, on a tôt fait d’imaginer que Didymo est plutôt jolie. D’ailleurs, elle admet la trouver assez belle, à la longue. Cette diatomée (famille d’algues), « produit des tiges extracellulaires », les cellules ressemblent à des « bonbons », et lors de la prolifération, l’algue forme des « pompons ». L’algue aime les rivières oligotrophes  (dont l’eau est très limpide) et s’y répand en formant un « tapis d’apparence laineux ». Mais la réalité n’a rien à voir avec cette vision poétique de Didymo. « En fait, c’est brun ou beige, ça ressemble à du papier de toilette et beaucoup de gens pensent, en la voyant, que ce sont des résurgences d’égout », lance la doctorante, sourire en coin.

Algue Didymo

Le premier impact de la présence de Didymo est visuel. Le lit de la rivière se recouvre de ce tapis brun qui rend les lieux bien moins attrayants. On sait que l’algue n’est pas dangereuse pour la santé publique comme peut l’être l’algue bleue, mais on ne sait pas si, à terme, Didymo est nocive pour la rivière elle-même. « Mais il y a un impact sur l’écosystème de la rivière », assure Carole-Anne, qui consacre un volet de sa thèse à cet aspect. Elle s’intéresse notamment aux saumons « parce que c’est l’espèce économique d’intérêt en Gaspésie ». Il a été démontré, et Carole-Anne l’a corroboré, que la présence de Didymo favorise la productivité de larves. « On en observe 4 à 5 fois plus, mentionne-t-elle. Il y a plus de larves, mais moins de diversité. » Or, le saumon atlantique juvénile aime les larves d’insectes aquatiques, qui se retrouvent en moins grande quantité.

 

Habituellement, pour se nourrir, le saumon se place au fond de la rivière et attend que les larves viennent à lui puis les gobe. Quand Didymo est dans le coin, les larves sont emprisonnées dans ce tapis d’algues. Le saumon ne peut plus attendre passivement : il doit aller à la pêche aux larves dans le tapis brun. Cette modification flagrante du comportement alimentaire du saumon atlantique juvénile observée par Carole-Anne Gillis a sûrement des conséquences, mais qui sont, à ce stade des recherches, hypothétiques. « Est-ce que ça a un effet sur la croissance du saumon, le fait de dépenser plus de calories pour en ingérer moins? », se questionne-t-elle. « Est-ce que les poissons vont tolérer l’algue ou se déplacer? Est-ce qu’il y a un seuil critique où ils ne pourront plus tolérer Didymo? » Tant de mystères à résoudre.

 

Une rare détermination

Lors de sa première année en biologie, Carole-Anne Gillis saute sur le cours portant sur les algues. Puis, en guise d’activités parascolaires, elle entre en contact avec l’Organisme de bassin versant Matapédia-Restigouche, qui a découvert l’algue, puis travaille avec cette équipe, car elle « voulait comprendre tout l’historique des évènements ». Pendant son baccalauréat, elle consacre deux sessions à la rédaction d’une microthèse sur l’impact de Didymo sur les invertébrés, microthèse qui sera publiée dans Hydrobiologia, le journal international des sciences aquatiques. Puis, en 2007, à Montréal, elle assiste à un colloque sur l’algue qui réunit tous les experts mondiaux. Elle trouve de plus du financement pour réaliser sa maîtrise à l'INRS. Rares sont les étudiants qui commencent leurs études supérieures avec une publication à leur actif et du financement en poche. Autant de réalisations qui prouvent la détermination de Carole-Anne Gillis.

Carole-Anne GillisAlgue Didymo

La maîtrise et le doctorat ont permis à Carole-Anne de pousser ses recherches sur l’intensité, la persistance et la récurrence de Didymo, et de soulever, bien sûr, tout un tas de questions. Un des premiers constats est que l’algue se retrouve un peu partout dans le monde alors qu’on pensait initialement qu’elle proliférait uniquement dans l’hémisphère Nord. « Elle élargit sa niche écologique et peut survivre à bien des endroits, mais on ne comprend pas pourquoi, en ce moment, il y a une prolifération mondiale », souligne l’experte. L’algue à la croissance exponentielle prend d’assaut les eaux claires, rapides, peu profondes  et non salées, et n’aime pas les grandes chaleurs de l’été. On l’observe donc davantage au printemps, après les crues liées à la fonte des neiges, et à l’automne, quand les autres algues déclinent. Comment est-elle arrivée au Québec? « C’est la grande question », concède l’étudiante, qui admet n’avoir que des hypothèses en guise de réponses. A-t-elle été apportée par des équipements de pêche? A-t-elle toujours été présente, mais en dormance, et elle s’est réveillée pour une raison x? Carole-Anne a l’impression que la réponse pourrait être un mélange de ces deux hypothèses : une souche indigène et une souche mutante.

 

Ces nombreuses pistes vont être explorées par la doctorante. Après quatre étés sur le terrain, les pieds dans l’eau, elle va analyser les données récoltées. Cet hiver, Carole-Anne ira en Nouvelle-Zélande « pour voir ce qu’il se passe là-bas ». Tout ça dans l’idée de terminer sa thèse pour l’été 2014. Car il est clair comme de l’eau de roche que l’algue Didymo aura des impacts sur les industries récréotouristique et de la pêche. Si les belles rivières de la Gaspésie sont dénaturées par la présence d’une algue qui s’apparente au contenu d’une fosse septique, on comprendrait les touristes et les pêcheurs de déserter les lieux, ce qui représenterait un manque à gagner important pour l’activité économique gaspésienne. ♦

 


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Contrat Creative Commons« Carole-Anne Gillis est la seule experte québécoise de cette algue envahissante : Didymo, l'indésirable visiteuse des rivières de Gaspésie » de l'Institut national de la recherche scientifique (INRS) est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 2.5 Canada. Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues en contactant la rédaction en chef. © Institut national de la recherche scientifique, 2012 / Tous droits réservés / Photos de Carole-Anne Gillis © Marc Robitaille / Photos de l'algue Didymo © Carole-Anne Gillis et Jordane Clermont
 

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