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Une diplômée étudie les territoires de la production de « pot » au Québec

Du cannabis et des hommes
11 juin 2014 // par Joël Leblanc

Les blagues sur son sujet de recherche, Véronique Chadillon-Farinacci les a toutes entendues. Il faut dire que le sujet en question est inusité : la jeune criminologue s’intéresse au « pot », plus précisément à la géographie du cannabis au Québec. « À mon arrivée au Centre Urbanisation Culture  Société de l’INRS, j’étais considérée comme une drôle de bibitte, se rappelle en souriant la nouvelle diplômée du programme de maîtrise en études urbaines. Parmi ces gens qui étudiaient la participation citoyenne des jeunes ou l’employabilité des immigrants, j’étais une extraterrestre. » Deux ans plus tard, elle reçoit son diplôme en ayant non seulement publié des articles dans des revues prestigieuses, mais en ayant aussi fait connaître l’INRS sur la scène internationale et dans des disciplines nouvelles, comme la criminologie. Cette notoriété a valu à Véronique Chadillon-Farinacci un des Prix du rayonnement international pour l’année 2013-2014.

 

Charmante, allurée, élégante : on imagine mal Véronique en milieu carcéral. Elle en est pourtant une habituée, elle qui a fait un stage en pénitencier puis qui a passé tout bonnement du temps à Bordeaux, comme bénévole. « Je suis curieuse, j’aime essayer plein de choses. Je veux contribuer à régler des problèmes. Je participais à des discussions avec les détenus pour leur montrer que les “ straights ”peuvent quand même avoir une vie excitante. »

 

Après son baccalauréat en criminologie à l’Université de Montréal, elle décide de présenter les résultats d’un précédent contrat de travail à un concours d’affiches autrefois organisé par l’INRS. Elle remporte alors les honneurs et se fait remarquer par le professeur Philippe Apparicio, qui lui propose d’entreprendre une maîtrise avec lui. Elle se lance, déterminée à démontrer que criminologie et études urbaines s’allient plus naturellement qu’on ne le croit. Elle fonde ses recherches sur cette question : quand la demande en cannabis se concentre dans une grande ville comme Montréal, où la culture se fait-elle?

 

Le « pot » sur la carte

Au Québec, des statistiques de 2008 révèlent que 12,2 % des gens de plus de 15 ans consomment du cannabis. Comme Montréal est la métropole, c’est là qu’on retrouve le plus de consommateurs. Les producteurs de cannabis ont tout intérêt à œuvrer à faible distance de ce marché. Bien que leur commerce illégal soit principalement réalisé en ville, les producteurs doivent toutefois s’installer suffisamment loin pour avoir accès à des champs où les plants seront bien camouflés. Mais où?

 

Pour savoir où l’on cultive le cannabis dans la Belle Province, Véronique Chadillon-Farinacci a donc plongé dans les registres policiers pour récupérer les données de toutes les arrestations pour production de cannabis entre 2001 et 2009. « Je voulais voir l’évolution de cette production au Québec, si elle s’était déplacée dans le temps à mesure que les services policiers ont débusqué les plantations. » Ses résultats confirment que non : la principale zone de production du Québec est restée relativement stable dans le temps au cours de la décennie étudiée. Elle chevauche quatre régions au nord de Montréal, soit les Laurentides, Lanaudière, l’Outaouais et la Mauricie-Centre-du-Québec. Sa méthode consistait à repérer les endroits sur une carte où le nombre des arrestations et leur importance étaient plus élevés que la moyenne et à pondérer le tout en fonction de la densité de population des régions.

INRS véronique chadillon farinacciVéronique Chadillon-Farinacci webzine INRS

« Mon analyse a permis de repérer les “ pics ”d’arrestations et de les cartographier, explique Véronique Chadillon-Farinacci. L’île de Montréal s’est avérée un point froid, les arrestations y étant peu fréquentes, malgré la forte densité de population. En contrepartie, des zones relativement moins peuplées comme la Mauricie ont un taux d’arrestations bien plus élevé que la moyenne. » C’est ainsi qu’est apparue la « cannabis valley » du Québec, un grand territoire où il y a eu 3,92 fois plus d’arrestations que dans le reste du Québec pour de la culture de cannabis en terre. La culture hydroponique présente une situation très similaire : très peu d’arrestations à Montréal, pour une probabilité 3,44 fois plus grande dans le même grand territoire que pour la culture en terre (à la différence près que s’y ajoute la région de Laval).

 

Vers la fin de la période étudiée, de 2007 à 2009, un nouveau pôle de production a émergé au sud, dans la région Montérégie-Estrie, le long de la frontière canado-américaine. La chercheure suggère que ce nouveau territoire se développe pour répondre à la croissance du marché américain ou parce que l’industrie se déplace en réponse aux frappes policières répétées dans les secteurs « traditionnels ». Mais ces localisations pourraient-elles s’expliquer autrement? Les raisons sont-elles purement géographiques ou pourraient-elles être de nature socioéconomique? « J’aimerais bien le savoir. Peut-être que le pot se cultive dans des endroits aux conditions économiques difficiles, où il devient un revenu d’appoint. Pour le savoir, je m’apprête à coupler mes résultats à ceux des recensements afin de voir quelles variables pourraient influencer ce portrait. » Des analyses spatiales qui n’ont aucun équivalent jusqu’à maintenant en criminologie.

 

Il faut aussi savoir que la majorité du cannabis québécois n’est pas consommé dans la province. En effet, 56 % de la production est exportée aux États-Unis et dans l’ouest du Canada. « On pourrait croire que la province championne de la culture du cannabis est la Colombie-Britannique, mais non, c’est ici, au Québec, qu’il en  pousse le plus. »

 

La lauréate du prix du Rayonnement international, éternelle curieuse, n’a pas attendu d’obtenir sa maitrise pour s’attaquer à d’autres questions. En parallèle à son emploi de conseillère à la planification au Service de police de la Ville de Montréal, elle a donc entamé un doctorat en criminologie à l’Université de Montréal, en codirection avec le professeur Apparicio, sur le thème de la traite des personnes. Son projet vise notamment à comprendre les modes de gestions des proxénètes à l’échelle de la ville.

 

L’analyse spatiale appliquée aux études en criminologie n’en est encore qu’à ses débuts. Mais avec des chercheures de la trempe de Véronique Chadillon-Farinacci, elle gagne rapidement ses lettres de noblesse. ♦

 

Collation des grades 2013-2014 : l'INRS récompenses se diplômés

Service de police de la Ville de Montréal

 

Suggestion de lecture complémentaire :

Démocratiser la recherche en analyse spatiale

 

INRS webzine Véronique Chadillon-Farinacci

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